Partir sans paix

 Assis sur ce sable blanc, témoin des adieux du soleil à la nature en cette première journée du mois de mai, laissant les vagues caresser l’épiderme de mes pieds, je me perds dans l’horizon. Dans cette confluence de souvenirs les uns aussi lointains que les autres je m’arrête sur ce que fut le parcours de ma vie.

Dans cette localité de la côte Nord de l’île d’Hispaniola, j’ai vu le jour un après-midi d’été sous les feux des projecteurs au marché du bourg alors que ma mère s’apprêtait à liquider ses dernières denrées. J’étais le benjamin et l’unique garçon de ma fratrie de six filles. On pourrait comprendre combien j’étais choyé. En toute innocence j’ai gravi tous les échelons de la petite enfance dans ma famille bien trop modeste mais heureuse. On habitait un « lakou » clôturée de rideaux verdoyants témoins du calme et de l’harmonie qui en découlaient.

J’ai vu mon père se réveiller tous les matins à l’angélus pour pouvoir cocher une à une toutes les cases de ses devoirs familiaux. Apres avoir placé sa gazelle dans la savane où elle pourrait brouter de l’herbes fraiches, il lui tirait du lait qui nous servirait plus tard de déjeuner, ensuite il passait prendre un morceau pain, un timbale de café qu’il mettait dans son « makout » et longeait la colline jusqu’à sa plantation où ma mère le rejoignait un peu plus tard après notre départ pour l’école. Ils furent mes premiers modèles du sens du devoir et de sacrifices.

Le cœur joyeux, tous les matins je prenais ma route accompagnée de mes amis du quartier, dévalant les sentiers en direction de l’école communale qui fut notre institution scolaire. Je me remémore encore de mon institutrice du CE1, frôlant la quarantaine, de peau noire d’ébène, les cheveux crépus, avec ses verres de 5 cm de diamètre chacune jonchant le bout de son nez. Cette dame d’une sévérité palpable nous faisait mémoriser chaque mot de cet ouvrage d’instruction civique et morale « j’aime Haïti ». Livre dans lequel j’ai appris comment être un bon citoyen, et pourtant… A la mi-journée on faisait la queue à la cantine où l’on nous servait un menu diversifié selon le jour, le vendredi était mon jour de prédilection car dans l’assiette il y avait un morceau de poisson sèche et des patates douces. En fin d’après-midi le renvoi se faisait toujours par une sonnerie assourdissante et on pouvait assister à la vitesse de l’éclair mes camarades vidés les lieux comme si quelque part ils étaient enchainés.

A la maison, mes deux sœurs ainées nous attendaient et remplaçaient à la perfection notre mère qui était soit au jardin ou marché selon qu’il s’agissait des jours de vente ou de récolte. Sur trois roches de feux, un fourneau de bois et la fumée aveuglante bouillait la fameuse marmite au fond de laquelle on pouvait compter les vivres provenant de notre plantation, du riz, du maïs ou du blé selon l’époque. 

Après avoir terminé avec mes leçons et devoirs j’avais pour tâche de ramener la gazelle et la replacer dans les parages de la maison. Au crépuscule, tout le « lakou » assis à la belle étoile, contait des histoires et partageait les faits marquants de la journée, avant de prendre congé l’un de l’autre en attendant un nouveau jour.

A l’été, les journées se passaient tout autrement. Je faisais des va-et-vient entre la maison et la plantation où j’apportais à manger à mes parents. Je profitais alors pour retrouver mes amis à la grande rivière qui servait d’irrigation aux nombreuses plantations de la zone. Cette eau provenait de la montagne, on pouvait assister à un saut dont une partie était captée un peu plus bas donnant l’aspect d’une piscine naturelle. Là se trouvait notre coin paradisiaque.

Ma vie allait vite prendre un autre tournant quand, après mon certificat je devrais laisser ma famille pour habiter la ville du Cap-Haitien, où j’ai entamé mes études secondaires au lycée. A cette époque je ne comprenais pas vraiment l’impact de la séparation je savais simplement que j’étais grand et que j’allais intégrer la grande école. A l’occasion, ma mère faisait écorcher un cabri et on a préparé en mon honneur un bouillon fumé tel qu’on pouvait se mettre à l’idée que dix ans de famine m’attendaient. Ce tableau surgit encore dans ma mémoire… Depuis mon déménagement j’ai connu un peu d’urbanisation car pour la première fois j’étais monté en voiture, j’avais même un peu plus tard mon propre vélo qui me facilitait mes déplacements. J’habitais chez ma tante, petite sœur de ma maman qui très jeune s’est installée en ville car elle était « restavèk » dans une famille de missionnaires. Elle a eu la chance contrairement à ses frères et sœurs de passer quelques années sur les bancs d’un centre d’alphabétisation. Plus tard elle était mariée d’un gendarme de qui elle a eu ses trois enfants deux garçons et une fille habitant à port- au-prince pour leurs études universitaires. Très tôt ma tante allait être seule car à ce jour son mari est porté disparu comme de nombreux pères de familles laissant sans traces mère et enfants depuis la période dictatoriale. Grâce à ses connaissances en haute couture, elle a eu la chance de travailler dans une ces usines de confection , ce qui lui a permis d’ailleurs de payer les études de ses enfants qui contrairement à moi étaient scolarisés dans des écoles privées . Ses rentrées lui permettaient également d’aider certains membres de la famille car sachant qu’elle était la seule à habiter la ville elle devait accueillir à chaque fois des proches venus soit pour des études ou autres causes nécessitant un séjour prolongé. Ma tante n’était pas différente de ma maman, elle était d’ailleurs ma marraine et veillait sur moi comme si j’étais son propre fils, m’exigeant toujours le meilleur dans mes rapports scolaires.

 À chaque vacances, je regagnais le cocon familial, et c’était toujours dans une ambiance festive que j’étais accueilli. Ne me divorçant pas de mes anciennes habitudes dès que j’y étais je rejoignais du coup ma bande d’amis qui, comme moi pour la plupart étaient de passage pendant la période estivale.On en profitait toujours. Durant mon passage, mon père n’a jamais raté aucune de ces occasions de me sermonner les principes de la vie que jadis il m’a inculqué, cette phrase qu’il me répétait en boucle : « se lekol k’ap fè moun respekte’w », bien que lui, pour sa part était analphabète. Ma mère quant à elle, me rappelait toujours d’accorder une place spéciale à la prière dans mes activités quotidiennes, elle m’apportait d’ailleurs à chaque visite de nouvelles chemises pour que j’aille à la messe le dimanche. D’année en années leurs forces s’affaiblissaient et ne pouvaient malheureusement plus travailler au même rythme qu’autrefois. Ce qui était certain leur travail se récompenserait. Déjà mes sœurs devenaient grandes, certaines d’entre elles entamaient des études supérieures et d’autres pour qui la vie a au bout du compte décidé autrement. Mais d’une manière générale on est tous passé à une autre étape.

J’étais beau dirait-on, doté d’un sourire capable de faire fondre un iceberg avec en surplus une capacité intellectuelle très au-dessus de la moyenne. Ma mère le disait à qui voulait l’entendre que ce serait sa porte de sortie dans la vie. Le plus brillant j’étais le plus brillant je suis resté. Je faisais toujours de mon mieux pour exceller dans tout ce que j’entreprenais. J’étais une touche à tout. J’ai intégré les scouts, ce mouvement auquel je dois mon dynamisme. Là j’ai également rencontré des jeunes ayant des objectifs similaires aux miens provenant pour certains comme moi de famille modeste. On a vite compris qu’on n’a pas droit à l’erreur et qu’on devait jeter les dés coûte que coûte aux bons endroits. 

Le temps des vacances j’allais de moins en moins visiter ma famille, car ma tante m’avait fait inscrire un été à des activités professionnelles au centre municipal qui étaient coiffées par un ancien collègue de son mari à la gendarmerie. De toutes les options q disponibles j’ai opté pour la plomberie, j’ai aimé le principe et vite j’ai brillé dans cette voie. De temps en temps j’ai eu l’occasion de gagner un peu d’argent grâce à ce métier alors que j’étais encore en terminale 1 et que je devais passer le bacc. Je pensais déjà à l’avenir, je me renseignais sur les possibilités d’entamer mes études universitaires. Je profitais un été du passage de mes cousins chez leur mère pour avoir toutes les réponses aux questions qui me taraudaient concernant la vie à Port-au-Prince. 

Je pouvais lire la fierté sur le visage de mes parents quand j’ai une fois filé à mon père un billet de cinq-cents gourdes et à mon tour j’étais satisfait.

 Une fois mes études secondaires terminées, je suis rentré à Port-au-Prince comme prévu à la conquête de mes rêves universitaires. A ce moment j’ai eu réellement à dire  » BONJOUR la vie ». Je savais que tout pouvait m’être acquis au prix de nombreux sacrifices mais j’ignorais encore si cette ville était aussi piégée. Les obstacles sur ma route s’emboitaient comme un château de cartes. J’habitais le bicentenaire dès mon arrivée, déjà il m’a fallu une adaptation à tout ce tohu-bohu inhabituel. Très tôt le matin mon réveil se faisait par le klaxon des camions qui transportaient les « madan sara » à la croix des bossales. Plus tard je prenais cette perturbation du bon côté en faisant d’elle mon horloge matinal car en ces instants il était 4 ou 5h du matin et je devais me préparer pour les cours. 

La vie était à présent devant moi tel un kaléidoscope me présentant tous ces tournants. Plus de mère, de sœurs, de tantes, pour me préparer le petit déjeuner, encore moins me laver les linges sales, tout dépendait de moi. Dans ce quartier populaire dans lequel j’habitais, j’étais qu’un inconnu, on avait vite deviner ma provenance par mon accent capois ce qui me conférait par la suite l’appellation de « ti okap ».Mon cercle d’amis se limitait à peu de gens car vite j’ai constaté qu’à Port-au –Prince c’était la loi de tous les chemins mènent à Rome et certains de ces chemins m’étaient donc interdits selon l’éducation que j’ai reçue.

 Mes principes étaient les mêmes, rien n’a changé depuis. Je recevais les nouvelles de la famille grâce à une voisine de mes parents qui faisait des aller-et-retour de la province à la capitale. Ainsi ma mère en profitait certaines fois de me gâter de cassaves douces, de noix et de vivres alimentaires provenant de chez nous, je recevais du coup de leur part les quelques billets bien qu’insuffisants pour répondre à mes obligations quotidiennes mais témoignant leur marque d’attention à mon égard. 

Quand je ramène en ma mémoire le nombre de journées que j’ai passées avec un maigre repas qui certaines fois ne se résumait qu’à une tasse de café et d’un morceau de pain sec. Dans les meilleurs jours à midi je me servais un « harlequin » et au soir avant de dormir je prenais un morceau de pain et de l’eau sucrée. 

Combien d’heures j’en ai mis, combien de nuits écourtées à la lumière de bougies, de lampes à incandescence ? Mes yeux devant s’adapter à l’éclairage selon la bonne volonté de la compagnie d’électricité. Dormir tard, me réveiller à l’aube pour rattraper le bus et éviter les embouteillages. Quand, trop fatigué pour entendre mon alarme je continuais à voyager aux pays de mes rêves, je devais alors entreprendre une course effrénée pour ne pas être en retard à mes cours. Cochant tour à tour tous les défis qui m’attendaient sur la route : trouver une place assise dans un autobus ou opter pour être tassé comme des sardines dans un camion. Il fallait ensuite grimper la pente menant à l’université à la vitesse de l’éclair comme si j’étais un athlète des Jeux Olympiques. Les palettes de couleurs j’en ai vu : sous la pluie, le vent, dans le noir, en pleine journée. Pire encore quand je devais affronter les rues décorées de cendre de caoutchouc, embaumées de gaz lacrymogène au bon vouloir de la métropole de ce pays. Comme un soldat en pleine guerre je me suis rendu sous le tonnerre, la fumée, à la conquête de tous ces cours qu’il fallait à tout prix que je réussisse pour obtenir mon diplôme. J’avais pour crédo les paroles de mon père qui résonnaient encore et encore à mes oreilles. Je voulais changer le monde, révolutionner les traditions, faire la différence dans ce chaos où je vivais. 

J’ai eu la chance au terme de mes études en sciences de la gestion de décrocher un stage au cabinet d’un des ministres du gouvernement en récompense de mes brillantes notes. Après quelques mois j’ai été retenu et on m’a conféré un contrat d’une année renouvelable. Entre temps j’ai vu certains de mes frères contraindre à choisir des voies illicites, là au moins ils pouvaient prendre la relève de leurs parents et subvenir aux besoins financiers de leur famille. Je voulais être quant à moi un exemple de loyauté, d’honnêteté mais semble-t-il que le système voulait à tout prix m’engouffrer. J’ai finalement compris que pour certains il n’était guère nécessaire de travailler inlassablement pour arriver au sommet. Certaines fois, on a tendance à oublier que liberté ne se résume pas en absence de chaînes physiques, que l’égalité est utopique et que fraternité n’est nullement synonyme de consanguinité. En dépit de mes énormes efforts pour concrétiser mes rêves, mon futur reflétait devant moi un noir obscur. 

Je ne pouvais être en paix quand je voyais ma patrie foisonnée tous ces frustrés : que des milliers d’enfants dorment affamés et se réveillent malnutris alors que leurs voisins d’à côté sont dans l’abondance, combien de pères devraient encore sortir le matin et n’aurait plus jamais la chance de serrer à nouveau leurs enfants, de jeunes femmes qui étaient abusées outre de leur volonté, que de haines et de méchanceté. Chaque jour, je puisais mon courage en me répétant qu’en étant le futur de mon pays j’arriverai un jour à contribuer à l’èradicaton de ces maux. J’avais fait le choix de lutter en oubliant que parfois le malheur nous rattrape au tournant.

– Effectivement, cette première journée du mois de mai qui m’a porté à toutes ces réflexions aurait dû être une journée ordinaire où j’aurais aimé me retrouver réellement sur cette plage à assister au coucher du soleil tout en contant cette histoire à un fils de la patrie. J’aurais été ravi de jouir de ce jeu des vagues à mes pieds, profiter du soleil, rencontrer de nouveaux gens peut-être également l’amour de ma vie car à présent j’y étais prêt. Mais, malheureusement en réalité ce n’était autre qu’une projection de mon émoi alors que la douleur transperçait mon âme et que mon corps sombrait dans le néant. Malgré le plein midi, l’obscurité l’a emporté sur le soleil, le temps s’est coupé, et bientôt tout aurait fini.

 Au mauvais endroit, au mauvais moment, atteint de plusieurs projectiles, non sans regrets, je laissais malgré moi mon corps se diriger vers l’autre bord. Je ressentais la glace et le feu, mes sens me quittèrent, je n’avais plus le contrôle de mes gestes, trempé, ne sachant pas exactement la provenance de ce ruisseau sanglant. Entouré de riverains, les uns aussi impuissants que moi se lamentant sur mon triste sort. Braqué de caméras, qui ne mes images ne tarderaient d’être publiées sur les réseaux sociaux. Heureusement que mes parents n’y accèderaient. J’aimerais tellement leur dire mon ultime mot, je ne sais si ce serait de les maudire de m’avoir laissé grandir sur ces lieux. Peut-être que je devrais rester dans les mornes aider mon père à multiplier ses récoltes, ou encore peut-être que j’avais fait moi-même les mauvais choix en essayant de me tailler une place parmi les grands. Mais dans mon for intérieur je savais que je les aimais et je serais éternellement reconnaissant pour tous leurs efforts. 

Les secours tardant comme d’habitude à arriver, alors que mes forces me quittèrent. De toute manière ce n’était pas une évidence de trouver un hôpital équipé à la hauteur des soins que je nécessiterais. Le compte à rebours avait commencé. Je voyais mes rêves non atteints tel que ce fils que je n’ai pas vu naitre défiler dans la mydriase de mes yeux, mes proches anéanties en apprenant mon triste départ. J’aurais tellement voulu vivre plus longtemps, laisser ma marque et conquérir le monde. Atteindre des échelons et crier à toute la terre que je suis un produit de la première république noire du monde. Je m’étais déjà défoncé dans la vie et soudain maintenant de la main d’un frère je venais d’être défoncé. Le souffle court, le corps paralysé. Au lieu d’assister à cette tragédie, mon âme préféra trouver son échappatoire au bord de cette plage pendant que le soleil et la terre semblaient se fusionner. Elle se laissait envahir par la zénitude que l’étendue turquoise lui procurait. Ce corps inerte faisait ses adieux à une terre malade tandis que mon subconscient continuait d’espérer de jours meilleurs pour cette patrie. Dans l’espoir que le soleil se lèvera un jour, que les efforts de chacun pourraient être récompensés. Je quitte définitivement les lieux, ne sachant pas si je pourrais assister même de loin à l’éclosion d’un état qui appartiendra aux fils qui oseront, qui se mettront à l’action et qui n’arrêteront jamais de croire en eux-mêmes et en leurs frères. Une dernière respiration et me voilà éteint en pleine rue sous les feux des projecteurs tel que je suis entrée dans ce monde. Comme toutes ces autres victimes sans bruits ni suivi avec la même formule pour atténuer les vagues du moment « l’enquête se poursuit ». VICKAXIE

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